Benoît Duteurtre – À nous deux, Paris!

 

 


  • Benoît DuteurtreÀ nous deux, Paris! – Fayard, Roman (19€).

     

Comme le titre emprunté à Balzac pouvait le laissait présager, Paris est la toile de fond du roman.

Le récit débute en septembre 1980, année où fut inauguré le Forum des Halles, « considéré comme la quintessence de la modernité » et s’achève en 2011 quand cette « architecture en toc » qui n’a pas résisté à l’outrage des ans se retrouve la proie des bulldozers.

C’est dans ce Paris en pleine mutation, « le laboratoire de l’avenir », que débarque Jérôme, « cet ange blond » de 19 ans, assoiffé d’expériences, après deux années d’études à Rouen. La Sorbonne est pour lui « la voie royale » à suivre. Il vient d’arborer un nouveau look: « cheveux courts, rassemblés en épis comme un jeu de mikado », en harmonie avec la tendance new wave.

Le lecteur suit son installation : emménagement épique, relaté avec beaucoup de drôlerie.

Très vite, Jérôme va s’approprier les lieux mythiques, dénicher les bonnes adresses dans Actuel.

Il devient un habitué des Bains-Douches, « véritable chapelle de l’esprit nouveau », du Palace, des Diables-Verts, de La chapelle des Lombards. Il se laisse happer par la vie nocturne et se coule dans une vie de bohème. Il se retrouve sous la coupe de femmes. Il n’a d’yeux que pour Mina, « la foldingue des nuits parisiennes », devient son larbin, son escort boy, son assistant, son protégé. Il croise Mélanie, une prostituée en lien avec des dealers, Jane qui lui ouvre des portes de clubs privés, mais l’initie à la défonce. L’addiction le guette. L’euphorie cèdera la place à la léthargie.

Quant à l’orientation sexuelle de Jérôme, elle ne s’est pas encore nettement imposée (« Le sexe lui semblait par trop compliqué », même si, sous l’effet d’herbe, il s’était adonné à « quelques caresses ». Il « cultive ses rêves érotiques avec les garçons », tout en ne renonçant pas à « rencontrer une fiancée ». Toutefois, il ne lui a pas échappé que son attirance va vers les regards ténébreux des bruns, les visages d’ange de garçons croisés dans les bars de nuit, nourrissant « un rêve de complicité ». Faire son coming-out est d’autant plus facile que les années 80 voient l’homosexualité sortir du placard. « Ce blondinet au pantalon de skaï » et T-shirt rouge moulant, aimanté par « la beauté sauvage » de Serge ou celle de Romuald : « joli comme un page de la Renaissance »… « avait enfin admis qu’il devait être homosexuel ». Il fréquente alors les sex-shops, la rue Sainte-Anne, « réputée pour son marché aux tapins », le Marais. Le besoin de passer à l’acte le titille. Une fois ses inhibitions jugulées, Jérôme privilégie les aventures sans lendemain.

Après nous avoir donné en pâture le parcours initiatique d’un adolescent dans les eighties, à la conquête de Paris, mû par l’ambition de percer et déterminé à imposer ses propres compositions musicales, quel destin l’auteur a-t-il bien pu forger pour un tel héros, qui s’est brûlé les ailes dans sa prime jeunesse, s’est laissé griser par la vie nocturne, s’est laissé entrainer dans les milieux interlopes, a plongé dans l’addiction de la cocaïne, et en a négligé ses études ? Cette vie parisienne, hérissée de pièges, ne fut-elle pas un lieu de perdition ? de danger avec l’apparition du « cancer gay » ? Jérôme aura-t-il atteint son objectif : « entrer dans la danse pour s’y faire remarquer » ?

Benoît Duteurtre nous propose deux pistes, pointant comment on peut très vite sombrer dans l’oubli.

DansÀ nous deux, Paris ! on retrouve le coup de griffe caustique de l’auteur sur la société. Il ne se prive pas d’épingler la façon dont le recrutement des vacataires est effectuée dans les universités ou « le manager véreux ».Il dénigre les cours où l’on s’ennuie, brocarde les projets immobiliers voués à la démolition 30 ans après. Il brosse des portraits pittoresques de la famille de Jérôme. Il déplore le « saccage urbain », cette uniformisation des lieux soumis au diktat des normes, l’impossibilité de fumer dans les lieux de plaisir. Vivre dans cette ère où la sécurité prime, « dépourvue d’excès » n’a rien de délectable pour l’auteur. Pas plus que ces animations de masse organisées par la mairie.

Avant de conclure, Benoît Duteurtre concède qu’il partage beaucoup de points communs avec son héros, un frère, son double. Même origine provinciale, même rejet du conformisme, même passion pour l’art (David, Ingres, Matisse, Warhol…), la musique (tous deux pratiquent le piano) et même fascination pour la ville lumière dont il ressuscite l’aura. La même curiosité les habite, ainsi que cette capacité à l’émerveillement dans une ville inconnue. L’auteur clôt son roman en dressant un inventaire de Paris, à la manière de ces cartes postales mettant en regard deux époques.

Traversée au cours de laquelle il dépeint les métamorphoses de la capitale, laissant transparaître ses regrets, renouant avec sa veine nostalgique, pétrie d’humour.

Benoît Duteurtre déroule une fresque de l’époque où l’on écoutait encore des 45 et 33 tours, où seul le téléphone reliait les êtres entre eux. Années assimilées à « un symbole de futilité, de cynisme, d’argent roi », mais aussi au courant d’avant-garde, à cet esprit nouveau empreint de « distance, lucidité, énergie » incarné par Jérôme. Les lecteurs de la génération de l’auteur se retrouveront dans ce mode de vie, ces tenues vestimentaires punk (avec badges), puis funky. D’autres raviveront l’époque des Halles de Baltard ou du cabaret du Chat Noir.

Les mélomanes invétérés seront comblés par la pléthore de références musicales, source d’extase, de transes et de jubilation, (allant de Ravel, Debussy à Wyatt, Philip Glass, en passant par Cochran, James Brown dont la musique « conduisait aux beautés célestes »), et ceci grâce à la connaissance éclectique et impressionnante du musicologue Benoît Duteurtre.

En campant son héros, « artiste en herbe », « puis professeur-gigolo », et enfin « précurseur de la techno », dans le décor des années 80, Benoît Duteurtre nous offre une distrayante déambulation à rebours dans Paris, tout en égrenant les courants musicaux (jazz, pop, swing, rock, funky) qui ont fait vibrer les branchés de l’époque. L’auteur signe un roman, au ton incisif, mâtiné d’ironie, qui dit bye bye à l’esprit soixante-huitard, baba cool, au Flower Power pour véhiculer l’esprit nouveau (dont l’étudiant normand se veut le prophète) et autopsier la vie nocturne parisienne des eighties.

©Nadine DOYEN

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