Un repas en hiver, Hubert Mingarelli

 

  • Un repas en hiver, Hubert Mingarelli – Stock (17€ – 137pages)

 

Hubert Mingarelli renoue avec ses paysages dépouillés, austères, son univers masculin et distille avec parcimonie les indications temporelles et géographiques.

Le lecteur se retrouve parachuté dans une campagne polonaise hostile, en plein hiver, où il croise trois soldats réservistes, investis d’une mission qu’ils semblent avoir oubliée dans leur errance, tenaillés par la faim et le froid, « un vrai marteau ».

Un mystère pour le lecteur, qui tente de décrypter qui est désigné par l’anaphorique « en » dans « Il en arrivait aujourd’hui », tout en comprenant qu’ il s’agit de traquer et livrer des fugitifs. La saison rendait la traque plus difficile ( ornières qui les faisaient trébucher), alors qu’ au printemps, ils en aurait trouvé dans les meules de foin.

Les trois hères, sentant un vent de liberté s’épanchent. On devine que ces fusillades les hantent, les minent et qu’ils rusent pour échapper à cette corvée expéditive. Le narrateur et Bauer prennent Emmerich en pitié, soucieux d’avoir laissé un fils, essayent de le conseiller, plaisantent même, prennent le temps d’une pause cigarette.

Le roman se déroule dans deux lieux : à l’extérieur et en huis clos une fois la cabane débusquée par l’un des trois protagonistes. Le temps se fige. On suit les efforts du trio hyperactif pour rassembler du bois, ranimer une cuisinière, trouver un récipient, faire de l’eau propre pour la soupe capable de les réchauffer. La visite inopinée du polonais (dont le flacon d’alcool providentiel délia l’atmosphère) et la découverte du juif au bonnet arborant un flocon de neige brodé vont élargir cette communauté fortuite. La communication entre ces hommes s’effectue par gestes, par le regard, faute de se comprendre et même par borborygmes. L’intonation de la voix ne traduisant pas uniquement de la solidarité, mais aussi du mépris, de la colère.

Hubert Mingarelli met en exergue ce qui force l’admiration pour ces hommes : leur esprit pratique, débrouillard, solidaire et fraternel, leur persévérance, leur combativité, leur patience et même leur générosité dans le partage de ce frugal repas.

La dextérité manuelle du polonais à sculpter une cuillère est également soulignée.

Comme Serge Joncour dans L’amour sans le faire, Hubert Mingarelli sait faire parler le silence. Cette quiétude omniprésente est toutefois troublée par le tintement du fer du lieutenant; une serrure, des volets que l’on force, le bruit sec des coups de crosse.

Le récit se lit comme une succession de tableaux convoquant l’œuvre de Caspar David Friedrich et ses paysages de neige (« La neige faisait un monticule effilé comme la crête d’une vague ») sous un ciel laiteux, d’abri enneigé, de chasseur dans la forêt, représentant la solitude, la tragédie du paysage. L’obscurité prévalant, les rares rais de lumière et une fenêtre éclairée sont un vrai baume pour le groupe.

La scène du repas est le point d’orgue du récit. La tiédeur se diffusant rehausse leur sensation de bien-être. La fumée, « la plus belle chose à voir » décuple leur bonheur.

Les bourreaux font alors preuve d’humanité, d’esprit fraternel, le temps d’une courte parenthèse qui leur fait oublier la hiérarchie militaire, leur soumission et leurs obligations. Mais la réalité les rattrape, leur insouciance va, à nouveau, faire place à la peur, aux craintes de l’avenir et pour certains au cafard.

Hubert Mingarelli sonde leur conscience, dévoile leurs atermoiements et expose le dilemme final qui les taraude. Obéir et ramener le juif que l’un d’entre eux devra fusiller à la balle, alors qu’ils ont partagé un semblant de repas (le syndrome de Stockholm ayant agi) ou le relâcher (le narrateur ayant cerné que leur captif avait la jeunesse du fils d’Emmerich) et rentrer bredouille, mais au risque que ce soit eux les victimes. Qui va donc être sacrifié ?

On peut subodorer que ce thème récurrent de l’état de guerre est une façon de dénoncer toute cette violence, la perte d’identité et d’humanité pour ces hommes.

Hubert Mingarelli signe un roman dans la lignée des Quatre soldats, au décor rude etglacialdans lequel ilmontre toute l’horreur de la Shoah. S’y mêlent poésie et douleur.

Nadine DOYEN

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