Rentrée littéraire 2012 —-Marie-Hélène LAFON, Les Pays

  • Marie-Hélène LAFON, Les Pays, Buchet Chastel (112 pages ; 15€).

Le roman de Marie-Hélène Lafon se déroule en trois temps, correspondant à trois étapes majeures dans la vie de Claire.

Dans le premier volet, l’auteur revisite l’enfance et la scolarité (au pensionnat de St Flour, cocon « douillet » où l’accent est mis sur le travail assidu) de l’héroïne.

Dans le second chapitre, on découvre la passion de Claire pour le latin et le grec, qui la conduisit à choisir d’étudier à la Sorbonne, avec comme ambition d’embrasser la carrière d’enseignante. N’aurait-elle pas été secrètement amoureuse de ce professeur qui lui fit découvrir le Louvre ? La nécessité de monter à Paris, fuyant l’insularité de son Cantal natal, correspond à l’émancipation de la fille de paysan et à la fracture entre deux univers totalement opposés. On la suit dans sa vie estudiantine, son expérience de la laverie est cocasse. On la voit « trimer » et savourer son succès.

L’auteure effleure la vie sentimentale de son héroïne, son divorce, ses rencontres avec Gabriel (leur cérémonial de lectures); avec Alain : « arpète en blouse bleue », un gars du Pays; avec Jean-René, féru de littérature. Amitiés féminines éphémères.

La dernière partie réunit la famille séparée, occasion de flashbacks.

Aux vacances, Claire retourne au Pays en train dont elle aime « la lenteur propice au rassemblement de soi », ou invite son père et son neveu à découvrir Paris.

Pour le père, atteindre la capitale relève de l’odyssée, d’autant qu’il apporte une cargaison de produits du terroir. Voyager en métro, prendre un escalator, aller au cinéma dans un gigantesque multiplexe, se perdre dans « l’imbroglio des entrailles » du Louvre sont autant d’aventures inédites pour le paternel.

Ce qui frappe, c’est le fossé générationnel qui se creuse entre une fille et ses parents (attachés à leur terre, aliénés par les bêtes). Également entre un grand-père dépassé par les technologies et son petit-fils. Le neveu découvre ce que fut la vie de sa tante, autrefois, ce qui gratifie le lecteur de joyeuses anecdotes comme la première venue au salon agricole. Avec autodérision, l’auteure met en parallèle les brillantes capacités intellectuelles de Claire et son incapacité à se servir d’un râteau.

Marie-Hélène Lafon excelle dans l’art de nous faire voyager avec ses protagonistes.

Elle brosse deux magnifiques portraits attachants. Celui du père, pétri de tendresse, ce père piégé d’avoir donné priorité à l’éducation de ses enfants et caressé l’ambition de les voir bardés de diplômes. Un père, dépendant de la télévision, donc au courant de l’actualité, alors que sa fille vit sans télé et se nourrit de littérature largement évoquée dans ce roman. Elle décline un véritable hymne aux livres et à la lecture.

Son style est alerte, éloquent, une pléthore de verbes participent au mouvement. Une propension aux phrases longues et « aux embardées digressives » (comme sur UV). Son écriture ciselée, riche en adjectifs, son vocabulaire châtié enrichissent le lecteur.

Marie-Hélène Lafon signe un roman touchant, aux accents autobiographiques, qui nous fait naviguer entre deux mondes, deux terriers : le rural, là-bas (nostalgie de ce qui se perd) et l’urbain (où la population subit l’accélération du progrès, est happée par la vie trépidante de la capitale). Un récit qui fleure bon le terroir.

♦Nadine DOYEN

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