Marie-Line Schneider

Jan GUILLOU, La fabrique de violence ;

titre original : Onskan(Le Mal), Stockholm, 1981 ; traduit du suédois par Philippe BOUQUET, 1990 ; édition  Agone 2001.

L’auteur, journaliste polémique et romancier suédois né en 1944,  a expérimenté le principe de « l’éducation mutuelle » au collège privé et élitiste de STJÄRNSBERG (nom fictif), à la fin des années 50. Il s’agit de la maltraitance des collégiens jeunes par leurs aînés de terminale, constitués en Conseil, sorte de tribunal inquisitorial sans appel, dont les prérogatives sont illimitées.

Par exemple, nuit du bizutage et razzias nocturnes : « Ils avaient tout fait : frappé, tabassé, passé au minium, rasé, hissé au mât, ligoté et compissé. Tout. » (p. 324) ; « clonques » (tapes sur le crâne avec le manche d’un couteau de table pendant le repas) ; tabassage public sur un ring nommé « le Carré », écartèlement et ébouillantage, corvées, mises à l’arrêt le samedi et le dimanche : « Stjärnsberg échappait à la règle et ressemblait à une ville soumise à la loi martiale où la kommandantur des forces d’occupation exerçait tous les pouvoirs » (p. 254), d’autant que  « La grande majorité de l’école était en faveur de ce système. » (p. 267).

Et les professeurs dans tout cela ? En fait, « Ce collège comportait deux mondes totalement différents. Les cours, pendant lesquels les professeurs ne perdaient jamais patience, répétaient sans arrêt les mêmes explications, ne se moquaient jamais de ceux qui ne savaient pas et ne distribuaient pas de punitions, même pas de devoirs supplémentaires, constituaient l’un de ces mondes. Mais, une fois qu’on en était sorti, on était entre les mains du Conseil. » (p. 156) Retranchés dans l’indifférence ou la lâcheté, les professeurs et le directeur semblent ignorer ces malveillances qui ont lieu sous leurs yeux…

Au cours de ses longues analyses, présentées sous forme de dialogues avec son compagnon de chambrée et ami, Pierre, l’intellectuel binoclard et rondouillard, devenu le souffre-douleur des « Kapos », le héros-narrateur, double de l’auteur, Erik (13 ans au début du récit, 16 à la fin), qui refuse de se plier aux ordres imbéciles de ses aînés, pose la question de l’origine de la violence : « Est-ce qu’on naissait comme ça ?  Ou bien avait-il reçu trop de coups étant enfant ?» (p.232). Il apprend que « la violence réside dans la tête et non pas dans les muscles » (p. 277).

En outre, nouvel arrivant dans ce collège sélect, Erik fuit un univers familial répressif, où il subissait les raclées d’après-dîner d’un père -maître d’hôtel dans un restaurant- autoritariste et sadique. Face aux tortionnaires du Conseil, il a de l’entraînement et fait le rapprochement : « Il (Silverhielm, l’élève Président du Conseil) aimait donc ça, tout simplement. Car il y a des êtres qui aiment faire souffrir les autres. Un certain père, par exemple. » (p. 231) Son ami Pierre le lui rappelle : « Tu l’as appris de ton bon sang de père. » (p. 322) Le récit se termine d’ailleurs avec un retour vers ce père haï, puisqu’après tout, « La fabrique de violence » a porté ses fruits…

Enfin, ce récit captivant est truffé de références littéraires (HOMERE, SARTRE (p. 203), B.SHAW,…), car le héros lit et verbalise l’horreur, s’efforçant de porter un regard distancié sur les événements.

Bref, outre la mise à nu du si enviable et réputé « modèle éducatif suédois », La fabrique de violence de Jan GUILLOU démonte un système patriarcal guerrier, dans lequel d’une part, le lycéen plus âgé s’exerce à la virilité en agressant les collégiens, au nom de l’ordre établi ; d’autre part,  l’adulte masculin, le père, a le droit de vie et de mort sur le fils ; enfin, ce système éducatif initie les garçons à une conception antagoniste de la société… selon la loi du plus fort, du plus riche et du plus aisé, le féminin étant en dehors de ce jeu très sérieux.

Autres récits parallèles auxquels je ne peux m’empêcher de penser :

D’abord, Elliot de Graham GARDNER, 2003, Editions Flammarion pour le texte Français, publié en 2005, ou l’horrible et attendrissante histoire d’un souffre-douleur dans un collège anglais.

Grâce à la technique du discours indirect libre et de la vision limitée, comme une caméra à l’épaule- et malgré la traduction- le lecteur s’identifie au malheureux et émouvant héros, qui apprend à durcir sa fibre sensible en observant ses bourreaux.  Ici, le père est un légume et la mère, comme beaucoup aujourd’hui, doit tout assumer.

Ensuite, La mort est mon métier de Robert MERLE, best-seller historique de 1952, renvoie à la même question du patriarcat sanglant, qui castre les fils, ces derniers répétant plus tard les mêmes gestes…

Enfin, le spectacle de  la troupe Les Ateliers de la Colline, Tête à claques, coup de foudre de la presse au festival de HUY en 2007, ravive encore, au niveau du théâtre, le problème épineux de la violence, via les aventures malheureuses de jumeaux en détresse qui, mis au banc de la société du village dans lequel ils habitent, commettent des actes irréparables…  Proposé en matinée scolaire au Centre Culturel d’ATHUS, le spectacle a répondu aux questions implicites des jeunes, tellement convaincus qu’ils ont rappelé trois fois les acteurs

Pour conclure, GANDHI avait-il tort et ne sortirons-nous jamais de cette spirale infernale ? Contre la violence physique, la meilleure arme, comme le dit le journaliste GUILLOU aujourd’hui, ce sont les mots… Or, un certain Jean-Paul S. l’avait déjà dit… et d’autres avant lui !

Article paru dans le N° 57 Hiver 2009-2010

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