Isabelle Kauffmann

Grand huit, Isabelle Kauffmann, Le Passage (187 pages, 18€). Isabelle Kauffmann situe son récit en Alsace, le 8 avril 1924, date où le destin de Kitz bascule. Pourquoi s’embarrasser de ce bébé, qu’il nomme David, trouvé au bord d’une route ? L’auteure focalise notre attention sur ce duo : Kitz et David « son protégé », « l’enfant providence » qui l’a sauvé de son « rendez-vous avec la mort ». Elle souligne leur lien fusionnel naissant et leur dépendance. « Rien ne vaut l’arrivée d’un enfant pour dynamiser une entreprise », précise le narrateur, constatant la reprise de l’affaire familiale. Une lettre d’Odile (Me Kitz) en provenance de Zanzibar apporte un éclairage sur leur situation conjugale. La trahison d’un ami est dévoilée.

Un coup de théâtre va  mettre Kitz dans tous ses états : le rapt de David.

Voici Kitz et le lecteur plongés dans un double mystère : celui de la disparition et de la voix qui le harcèle et réclame son dû. Comment rembourser huit années volées ?

Face à une telle énigme, vu la rançon réclamée, Kitz n’hésite pas à exploiter les deux pistes à sa portée : celle des deux scientifiques et celle de la cartomancienne bulgare.

Comme pour des séances de psychanalyste, Kitz dévoile son passé, remonte le cours de ses souvenirs, confie des lettres à décrypter et les jouets de David.

Tout aussi étranges, ces appels de David, qui se veut confiants en l’avenir. N’est-ce-pas rassurant pour Kitz de constater que cette séparation n’entrave pas son esprit de créativité, inouï pour son âge ? David, ce génie précoce conservera-t-il des séquelles de cette carence affective?

Le récit oscille d’un personnage à l’autre. Des digressions nous révèlent la vie secrète des deux savants. En parallèle, à Zanzibar, son île refuge, Odile nous plonge dans son univers poétique (avec ses odes, des escales lénifiantes) et sensuel au contact du « frôlement lascif des vagues ». Son passé amoureux défile. On croise le fantôme d’Octave qu’elle a aimé intensément, mais cet émule de Rimbaud s’est évanoui. Sa proximité avec Jak devient ambiguë. Que signifie ce doux baiser déposé sur les lèvres « de l’homme enfant » pendant son sommeil ?

Le suspense est relancé avec la révélation de l’existence du jumeau Marcel.

La restitution de David est sans cesse remise en question ? Un enfer pour Kitz.

Sera-t-il capable de payer sa dette ?

Va-t-il retrouver « son garde-fou indéfectible » et ce bonheur filial d’antan ?

Isabelle Kauffmann excelle à créer des atmosphères.

Tout d’abord, celle d’un huis clos dans la bibliothèque « spacieuse » « surprenante oasis » et le laboratoire des chercheurs : ambiance déboussolante pour Kitz.

Toute aussi intimidant, le cadre où Me Gigov le soumet à ses incantations, ses rituels.

Kitz est comme envoûté par « l’illumination insolite » du salon et « la martenitsa ».

Les bouges où Claudia se perd ont quelque chose de louche.

Quant au final sur la fête foraine, l’étourdissement et l’éblouissement saisissent les protagonistes tout comme Gilpertz est happé par la foule dans la gare de Colmar.

Isabelle Kauffmann maitrise aussi l’art de la narration. Elle dévoile toujours les indices en différé, laissant un temps le lecteur dans l’expectative. Elle sait distiller la peur, l’angoisse. La tension est à son paroxysme quand la vie de David tient à un fil.

Son style est caractérisé par une pléthore d’énumérations (la ribambelle de nourrices) et de verbes, imprimant un rythme. Tout comme les arabesques et les sinuosités.

Les couleurs tranchent avec les intérieurs saturés de pénombre. Tous nos sens sont sollicités : odeurs de « praline, de beignets », parfum de pomme verte, mélange d’encaustique… ; « mille sons se superposent » (le souvenir d’un concert, « volutes de la mélodie hispanique », « vrombissement des machines » «ritournelle d’une boîte à musique »), saveurs des berlingots : « une myriade de tonalités ».

Si « la nature ne manque pas d’humour »,Isabelle Kauffmann sait en user quand elle montre le tout jeune père adoptif, un tantinet gauche pour le rhabillage du bébé.

Ne le compare-t-elle pas au boucher emballant avec délicatesse un rôti ?

L’auteure explore la fuite du temps : « un véritable trésor » certes pour la jeunesse, mais « qui nous glisse entre les doigts », « cruel, impitoyable », ne manquant pas de faire référence à Wells. Le temps réel et le temps ressenti sont irréconciliables.

Elle dissèque la difficulté du passage de l’enfance à l’âge adulte, incarnée par Jak dont le désir s’est cristallisé sur Odile, qu’il rêve d’épouser, occultant leur différence d’âges.

N’est-ce-pas le temps «  le coupable » pour Octave quand il confie dans sa lettre d’adieu à Odile : « Vous ne pouvez pas rajeunir et je ne peux pas vieillir » ?

Le lecteur peut en déduire le message suivant : à savoir qu’il est vain de se retourner sur son passé puisqu’on ne peut pas revenir en arrière. Par contre on peut évoluer, façonner le présent, savourer l’instant comme contempler « le ciel ou la mer ».

Isabelle Kauffmann signe un second roman dense, déstabilisant, complexe, traversé par de nombreuses théories scientifiques parfois déroutantes (celles d’Einstein, de Langevin, le paradoxe des jumeaux). Autour de Kitz évolue une multitude de personnages, dont l’auteure brosse des portraits (physiques et psychologiques) très fouillés et évocateurs. Par exemple, « cette voyante fantoche » aux « pommettes écarlates, sous les gros traits de khôl » fait penser à un modèle de Van Dongen. Octave arbore la pose de Rimbaud peint par Fantin-Latour. Odile incarne la liberté de Delacroix ou « la mia musa » pour Orazio.

La romancière nous offre des pages empreintes de poésie, d’émotion (à la lecture des lettres) et de mystère, vu la double vie de certains protagonistes (le cérémonial de Claudius se travestissant chaque soir).

Si « le temps raccourcit quand on s’amuse et s’allonge quand on s’ennuie », ce roman, qui enchaîne rebondissements et coups de théâtre, tient en haleine jusqu’au bout. Isabelle Kauffmann réussit à maintenir son lecteur dans les rets de son imagination débridée, et brille par sa façon de relancer le suspense.

Nadine Doyen

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